Mettons tout de suite les choses au point: malgré les comptes rendus de certains journaux à sensation, l'expédition transantarctique n'a pas constitué et ne saurait surtout constituer un grand prix de vitesse entre sir Edmund Hillary et le docteur Fuchs !
Mais parce que vous et moi, chers lecteurs, sommes passionnés de mécanique, cet article traitera principalement des tracteurs qui furent utilisés dans cette aventure.
L'expédition transantarctique 1955-1958 a été organisée, sous le patronage de Sa Majesté la Reine, uniquement dans un but de recherches scientifiques, indépendant de l'année géophysique. Elle a été financée par la Grande-Bretagne, la Nouvelle-Zélande, l'Australie et l'Afrique du Sud pour un montant d'un demi-million de livres (650 millions de francs). Malgré cet appui, l'expédition n'a pu être rendue possible que par le soutien de l'industrie. La grande quantité d'appareils scientifiques nécessaires a été fournie gratuitement, ainsi que l'huile et le carburant . Les nombreuses modifications nécessaires, afin d'assurer le fonctionnement correct des tracteurs par des températures polaires, ont été également effectuées aux frais des constructeurs.

Légende: Sir Edmund Hillary,le vainqueur de l'Everest, au volant d'un tracteur Ferguson
On doit ainsi comprendre que ce voyage titanesque ne saurait être comparé à l'établissement de la base américaine du Pôle Sud. Les Américains s'y sont posés avec des avions, un point c'est tout. Mais pour obtenir les données scientifiques qu'ils désiraient, les Britanniques n'avaient pas d'autre alternative que de parcourir chaque mètre du chemin, quel que soit l'état du terrain et malgré les difficultés les plus considérables. Le programme scientifique ne peut être entrepris qu'au niveau du sol car, à des intervalles de 80 kilomètres, des sondages sismographiques sont entrepris, la calotte neigeuse et le rocher sont percés à fin d'analyse et des observations météorologiques ont relevées. Les plans étaient que le chef de cette expédition, le docteur V. E. Fuchs, explorateur polaire d'une immense expérience, prenne les plus gros tracteurs transportant le matériel scientifique de la base Shackleton au Pôle. Aucun être humain n'a jamais mis le pied sur cette partie du globe et la reconnaissance aérienne s'était révélée quasi inutile, car l'immensité blanche détruit tout aspect de relief.
Pendant ce temps, sir Edmund Hillary devait partir de l'autre côté de la mer Ross ainsi que l'avait fait le capitaine Scott en 1912. Scott avait atteint le Pôle mais il était mort héroïquement sur le chemin du retour; son nom fut donné à la base de départ. Hillary n'emportait qu'un équipement léger avec des petits tracteurs agricoles et des chiens esquimaux. Il devait établir des dépôts tout au long du chemin avec des vêtements secs, de la nourriture et du carburant, afin que le docteur Fuchs, qui aurait traversé le Pôle, puisse se diriger sur la base Scott par un chemin préparé à l'avance. Hillary jouait ainsi un rôle de soutien et ne transportait que peu de matériel scientifique, son chargement étant fait de ravitaillement pour le docteur Fuchs .

Légende:Sir Edmund Hillary au volant d'un des tracteurs Ferguson qui ont vaincu le Pôle. on remarque sur ce document les chenilles montées sur les roues arrière seulement et qui servirent exclusivement à la base Scott
DOCTEUR FUCHS, GROS TONNAGE et PUISSANCE.
Pour ces deux tâches très différentes, les deux moitiés de l'expédition arrêtèrent leur choix sur des types de mécanisation qui différaient aussi de façon considérable. Le docteur Fuchs croyait au gros tonnage et à la puissance et la base de son matériel consistait en SNO-CATS construits par Tucker en Oregon (aux U. S. A.). Ce sont d'énormes véhicules, aussi gros que des autobus et qui reposent sur quatre boggies séparés, chacun comportant deux chenilles. Malgré leurs dimensions, la surface colossale des huit chenilles les rend très aptes à la traversée des sols friables et la pression exercée sur la neige est le chiffre remarquablement bas de 87 grammes par centimètre carré. Comme tous les tracteurs de l'expédition, les SNO-CATS ont des moteurs à essence. Le moteur Diesel a été utilisé avec succès dans des conditions arctiques, mais les ingénieurs de l'expédition préféraient le moteur à essence quand le démarrage et la marche doivent être assurés dans ces terribles conditions climatiques. Des huiles et carburants B. P. à basse température sont utilisés pour les tracteurs et cette maison a ainsi accordé son généreux soutien à l'entreprise.
On remarque avec surprise que les SNO-CATS, en leur état d'origine n'étaient pas adaptés à leur emploi et ils durent être considérablement modifiés. Les moteurs furent revus par la succursale anglaise de Chrysler et des carburateurs Solex d'origine française se révélèrent les meilleurs. Tous les instruments furent changés par Smith, et Lucas s'occupa de la partie électrique.
Malgré leurs immenses dimensions, ces véhicules sont très contrôlables car les boggies peuvent être accélérés ou freinés de façon indépendante si cela est nécessaire. Cependant leur remise en service en cas de chute dans des crevasses est une entreprise longue et hasardeuse.
Le docteur Fuchs avait besoin de quelques véhicules plus légers pour accompagner ses Léviathans et ne pouvait trouver ce qu'il désirait parmi les modèles actuellement en production; aussi acheta-t-il quatre WEASELS d'occasion, qui avaient été construits à l'origine par Studebaker pour l'armée canadienne. Ce sont des véhicules à chenilles qui ont été étudiés comme véhicules de reconnaissance et sont par conséquent beaucoup plus légers que des tanks. Ils ont un moteur classique d'automobile. 6 cylindres à soupapes latérales et ont dû être reconstruits et considérablement modifiés pour le travail qu'on attendait d'eux. De toutes nouvelles chenilles furent étudiées et fabriquées par le Ministère britannique de l'Industrie. Malgré tout ce travail. les WEASELS durent subir de nombreuses réparations dans les conditions d'emploi extrêmement dures auxquelles Ils furent soumis.
Finalement le docteur Fuchs se procura un tracteur MISKEG : c'est une production canadienne-française et il est vendu par Bombardier Snowmobile Ltd de Valcourt. Québec (Canada). Vous pouvez en acheter cinq pour le prix d'un SNO-CA T et c'est un véhicule à chenilles de dimension moyenne dont la vitesse maximum est de 40km/h. Il est propulsé par un moteur Chrysler de 115 chevaux, pèse 2 tonnes et mesure 3,5 m de long et 2,2 m de large. Sur la neige, il tire 3 tonnes sur une pente de 20%. Cette machine a dépassé tous les espoirs que l'on mettait en elle en réalisant des performances uniformément excellentes. Sir Edmund Hillary est un individualiste et il a ses propres idées sur la mécanisation. Il était désireux de se passer du luxe des gros véhicules fermés afin de garder un poids réduit et une grande mobilité. Il choisit le petit tracteur agricole Ferguson. qui est assez léger pour être sorti à la main des crevasses. Il est aussi de la construction la plus simple et il est bien plus facile à entretenir que les tracteurs plus gros et plus compliqués.
Ces petits tracteurs sont construits par Standard à Coventry et vendus par Massey Harris Ferguson. Ils ont pratiquement le même moteur 4 cylindres que celui qui est monté sur la Standard Vanguard et, en une version poussée, sur la Triumph TR3 et la Morgan. L'alésage est de 85 mm et la course 92 mm (1 088 cc) avec un taux de compression de 6 à 1 le régime maximum que l'on atteint est de 2000 t/m mais on ne le dépasse pas grâce au régulateur centrifuge. A ce régime il développe 28,4 chevaux. Il est culbuté et le carburateur est vertical, le moteur, la boîte de vitesses et le pont arrière sont en un seul élément sans suspension. L'embrayage est à disque unique de 23 cm de diamètre et les rapports de la boîte à 4 vitesses sont: 19,8, 41,3, 57 et 78,5/1.
Les pneus arrière sont de 10 pouces de section sur une jante de 28 pouces; il n'y a pas de freins ni de ressorts à l'avant, mais l'essieu pivote en son centre pour franchir les dénivellations importantes. La direction, avec le volant au centre, est à engrenage et les freins, sur les moyeux arrière, sont dans des tambours de 35 cm sur 5 cm. Ils peuvent être actionnés simultanément ou indépendamment pour tourner le tracteur. L'empattement n'est que de 1,78 m et la voie 1.12 m ; le poids est de 1134 kg.
Le vainqueur de l'Everest n'eut besoin que de peu de modifications pour ses tracteurs, la plus importante étant l'emploi de chenilles norvégiennes pour enrouler autour des roues; elles furent fournies par Eiks Maskinforretning. Le freinage individuel des roues est utilisé pour braquer quand les chenilles sont employées. En plus, les freins durent être spécialement protégés contre l'entrée de la neige, le radiateur et le ventilateur furent carénés. Le produit Lucas au silicone et caoutchouc fut employé pour l'isolation du réseau électrique et la batterie. dynamo et démarreur furent surdimensionnés. Un thermomètre spécial fonctionnant en dessous de zéro fut installé pour la température du moteur, et ce furent les seules modifications nécessaires pour un tracteur agricole que des milliers de fermiers français possèdent actuellement. (Rappelons que ce tracteur est monté en France aux usines Hotchkiss.)
HILLARY, TRACTEURS LEGERS.
Sir Edmund Hillary partit pour son voyage de 2 000 kilomètres vers le Pôle le 14 octobre; il emmena trois de ses cinq tracteurs en laissant deux en réserve à la base Scott. Ils tiraient des traîneaux pesant une tonne chacun et ils étaient accompagnés de 60 chiens esquimaux. Sur toute leur route, il y avait de la neige molle et profonde coupée de crevasses. Des montagnes furent franchies, dont l'altitude allait jusqu'à 3000 mètres et parfois la première vitesse seulement (pas tout à fait 5 km/h) fut employée toute la journée. Au dépôt 700, à quelque 1100 kilomètres du Pôle, les chiens furent laissés. Ils n'avaient de toute façon aucun intérêt technique pour nous, ayant une suspension indépendante des quatre pattes, comme tous les chiens et s'entrebattant mutuellement de façon sauvage à chaque occasion. Au dépôt 700, des forages révélèrent qu'il existe du charbon, mais les principaux appareils scientifiques étaient dans les SNO-CATS avec le docteur Fuchs. Après cela Hillary partit avec ses trois petits tracteurs. La marche et le terrain étaient difficiles, mais non insurmontables et il n'y eut aucun ennui mécanique.
La performance des tracteurs Ferguson fut au-dessus de tout éloge. Le premier à avoir atteint le Pôle aurait porté le numéro de série: cinq cent treize mille huit cent trente les explorateur l'avaient surnommé "Sue". Les experts avaient prédit qu'ils ne seraient utiles qu'aux alentours de la base et que les gros SNO-CATS, spécialement construits pour ce travail. seraient nécessaires pour le voyage proprement dit. Tous les vivres furent menés à bon port, les quatre dépôts étant organisés comme convenu. Sir Edmund Hillary a rempli la tâche qui lui avait été confiée, bien que son équipement ait été simple et bon marché.
Pendant ce temps, le docteur Fuchs connaissait une série de difficultés. Le temps était exécrable à la base Shackleton et la préparation fut retardée par les recherches d'un avion de reconnaissance qui avait dû faire un atterrissage forcé.
Sitôt le départ, un WEASEL dut retourner à la base avec des ennuis de chenilles persistants. Un autre WEASEL tomba dans une crevasse, mais il fut récupéré. Il y avait par endroit des crevasses tous les 5 mètres et le danger était extrême. Les SNO-CATS furent magnifiques, mais bientôt un mur de glace se présenta devant le convoi. Il y avait 80 kilomètres de montée continue durant laquelle le moteur d'un WEASEL commença à cogner horriblement : une bielle coulait. Au sommet, à 1 800 mètres, le docteur Fuchs baptisa cette montagne : mont Shackleton. Puis vint ensuite un pays de "Nuntaks" sommets montagneux perçant au milieu des champs de glace, et encore plus de crevasses.
Ils arrivèrent exténués au dépôt de South Ice, mais le terrible rideau blanc (pas d'horizon, visibilité nulle) rendait le vol impossible. Finalement l'équipe s'envola vers Shackleton base et en repartit avec 3 SNO-CATS, 1 MUSKEG et 2 WEASELS. Ils avaient marqué leur route précédente avec des drapeaux. mais un réchauffement soudain de la température rendit la glace si fragile qu'elle ne pouvait plus porter les véhicules. Trente tonnes de matériel (dont 21 tonnes de carburant) durent être trainées et les véhicules sortis de crevasses après crevasses. South Ice fut finalement rejoint avec tout le monde aux limites de la résistance, car on n'emportait pas de grue et chaque opération de sauvetage avec des hommes aux cabestans prenait jusqu'à huit heures.
De nouveaux coussinets furent montés sur le WEASEL endommagé et ensuite, le jour de Noël, le docteur Fuchs partit pour le Pôle. Mais il y avait encore une autre horreur devant lui, appelée la "Sastrugi", une tôle ondulée géante avec des ondulations de 90 cm de haut et le sommet acéré comme une lame de rasoir. Les véhicules étaient affreusement secoués, car les vibrations terribles étaient au rythme de la destruction. La longévité des chenilles était faible et les pièces de rechange devenaient rares, mais il avait été décidé d'abandonner les WEASELS et les MUSKEG les uns après les autres, au fur et à mesure que le carburant et les vivres baissaient. Le voyage devait se terminer avec les SNO-CATS seulement.
Une grande quantité de données scientifiques ont été obtenues et des contrées jusqu'alors inconnues ont été relevées sur des cartes. Beaucoup de leçons y ont été apprises par les techniciens, principalement en ce qui concerne le dessin des chenilles: celles en caoutchouc se cassent par des températures très basses et les chenilles d'acier sont trop lourdes. Il faudra trouver le moyen d'empêcher les chenilles de geler au moment où le tracteur s'immobilise.
C'est ainsi que l'on fait plusieurs années de progrès en quelques mois et c'est justement l'un des bienfaits que cette expédition apportera. Bravo!
Extrait de "L'automobile" n°:142 de février 1958 – par John V.Bolster
Voir des photos actuelles de Sue
Une petite vidéo des Ferguson à la conquête du Pôle Sud:
Sir Edmund Hillary en 1958 |
WELLINGTON (AFP) - 10/01/08 23:32 Décès de Sir Edmund Hillary, premier homme à avoir gravi le "Toit du monde" |
Cette force de la nature qui préférait se faire appeler "Ed" plutôt que "Sir" luttait contre la maladie depuis des années et s'est éteint d'une crise cardiaque, a indiqué l'hôpital de Wellington dans un communiqué. Hillary est né à Auckland le 20 juillet 1919. Il a appris l'alpinisme dès 12 ans, sur les sommets et les glaciers néo-zélandais. En 1946, après avoir fait son service militaire dans l'armée de l'air pendant la Deuxième Guerre mondiale, il s'était établi comme apiculteur. La vie d'Edmund Hillary était empreinte d'aventures, de grands défis, de découvertes, d'excitation et d'humilité. D'abord engagé au sein d'une équipe néo-zélandaise lancée à la conquête du "toit du monde" en 1951, l'alpiniste n'avait ainsi pas reculé devant un premier échec et une tentative infructueuse, repartant deux ans plus tard sous un étendard britannique. Accompagné de son ami, le sherpa Tensing Norgay (décédé en 1986), Hillary fut le premier homme à atteindre, le 29 mai 1953, le toit du monde (8848 mètres) dans la chaîne de l'Himalaya. Le succès de l'expédition pour la conquête de l'Everest avait été annoncé publiquement le 2 juin, jour du couronnement de la Reine Elizabeth II d'Angleterre. "Encore quelques pas d'épuisement et il n'y aurait plus rien au-dessus de nous que le ciel. Il n'y a avait plus de corniche, ni de pinacle. Nous nous tenions debout tous les deux en haut du sommet. Il y avait de la place pour à peine six personnes. Nous avions conquis l'Everest", avait-il confié dans un livre paru quelques années après son exploit. Ce jour-là, les deux compagnons n'étaient restés qu'à peine 15 minutes à regarder le monde depuis sa plus haute cime, le temps de prendre quelques clichés avant d'entamer une redescente longue et périlleuse. Pour Edmund Hillary, la vie était simple et lui ressemblait. "L'aventure peut concerner des personnes ordinaires avec des qualités ordinaires, un peu comme moi", avait-il ainsi déclaré lors d'un entretien réalisé en 1975. Parmi les nombreuses distinctions que reçut l'alpiniste figure celle de chevalier commandeur de l'Ordre de l'Empire britannique, décernée en 1953 par la reine Elizabeth II, quelques jours après son intronisation. Parfois déroutant d'humilité, Edmund Hillary avait eu notamment des mots incrédules après le déluge de félicitations qui avait suivi leur exploit, résumant leur expédition à "la simple ascension d'une montagne". Très attaché au peuple népalais dont il connaissait la richesse, l'alpiniste néo-zélandais a consacré une large partie de sa vie à oeuvrer pour le développement de ce pays d'Asie. Fondateur de l'association "Himalayan Trust", Sir Edmund a notamment participé à la construction de nombreuses écoles, d'hôpitaux et a su se servir de sa notoriété planétaire pour collecter des centaines de milliers de dollars pour venir en aide aux populations locales. Celui qui était surnommé "le grand homme" par les sherpas en raison de sa carrure imposante n'a pas connu que des joies au cours de sa vie, frappé par la mort de sa femme et de sa jeune fille de 16 ans dans un accident d'avion, au printemps 1975. Outre sa conquête de l'Everest, Sir Edmund Hillary avait entrepris au début des années 1960 une expédition scientifique au Népal. Parmi les autres exploits de Sir Edmund Hillary, mentionnons l'expédition pour installer la base Scott dans l'Antarctique, qui s'est déroulée de 1955 à 1958. Toujours en 1958, il a aussi été le premier à se rendre au pôle Sud par véhicule. |
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